Les chroniques de Patricia : Changer n’est pas tricher

« C’était en septembre, il y a une quinzaine d’années. Je flânais gentiment dans le vernissage d’une galerie hype quand une main chaude et déterminée agrippait la mienne et m’entraînait dans un coin isolé. Mon amie Luciana, tout juste revenue de vacances dans son Brésil natal, se tenait devant moi, radieuse. Sans prévenir, elle souleva son t-shirt et plaqua ma main, toujours dans la sienne, sur sa poitrine. Devant mon air ahuri elle s’exclama hilare : « T’as vu ? Touche, tu ne trouves pas que c’est super naturel ? ». Luciana avait gagné deux tailles de soutif et était manifestement enchantée du résultat.

J’étais sciée.

Pas qu’elle ait franchi le cap de la chirurgie esthétique, chacun fait bien ce qu’il veut et encore heureux, mais qu’elle l’assume aussi naturellement décomplexée devant moi et aussi devant tous les copains qui traînaient dans le coin.

Dans mon entourage parisien, les quelques-unes qui franchissaient le pas le faisaient à l’abri des regards, dans des cliniques feutrées, et elles auraient préféré crever la bouche ouverte plutôt que d’admettre que leur corps sublime et leur visage lisse n’étaient pas uniquement le résultat d’une génétique parfaite et d’une bonne hydratation. C’était aussi l’époque, souvenez-vous, où les stars de ciné repulpées et/ou défigurées juraient leurs grands Dieux que non, ô grand jamais, elles n’avaient eu recours à la chirurgie esthétique. La beauté devait être naturelle, sinon c’était de la triche.

Quelques années plus tard, je vivais au Brésil et d’un coup d’un seul je compris l’exubérance de Luciana ce soir de septembre. Ivo Pitanguy, le maître incontesté de la chirurgie esthétique, venait de nous quitter et on était à deux doigts du deuil national. Hommages à gogo sur toutes les chaînes de télé et témoignages de stars, mais aussi d’anonymes, louant la magie du docteur et son pouvoir de changer des vies en changeant des corps ou des visages. J’étais très loin de la pudibonderie et de l’hypocrisie française qui cache honteusement la moindre retouche. Au Brésil, les femmes vont chez le chirurgien comme on va au supermarché. Se faire opérer n’est pas tricher. La chirurgie offre la possibilité de se sentir mieux dans son corps. Pourquoi s’en priver et surtout pourquoi le cacher ? Alors les Brésiliennes s’échangent les bonnes adresses, elles se racontent les opérations passées et elles débattent sur les prochaines. Pas de tabous. On opine, on palpe et on se dit : pourquoi pas moi ?

J’étais déboussolée, je sortais d’un monde où tout doit être absolument naturel et subtil et dans lequel t’as intérêt à assumer ton nez de traviole, tes dents en vrac, tes seins beaucoup trop petits ou beaucoup trop gros, parce que tu es née avec et que c’est comme ça. On est d’accord : assumer n’est pas toujours évident. Non ?

Qui n’a jamais entendu « Regarde Rossy de Palma, son nez c’est toute sa personnalité », ou : « Jane Birkin est plate comme un éphèbe prépubère et néanmoins super sexy » ? Oui, c’est vrai, mais comment on fait quand on n’est ni l’une ni l’autre ?

Si on veut se modifier, on a toujours l’impression qu’on va être critiquée, jugée, voire stigmatisée. Alors, parfois, on fait quand même, mais surtout on ne dit rien, et la plupart du temps on ne fait pas, et on reste dans notre coin, enroulée dans un paréo pour cacher ce qu’on déteste, alors que la Brésilienne, elle, promène son derrière rebondi et retouché.

Cette différence culturelle ne concerne pas uniquement la chirurgie, elle concerne la beauté en général. Les Brésiliennes sont très attentives à leur apparence et dédient beaucoup de temps et d’énergie à soigner leurs cheveux, leurs ongles et leurs corps. Mais contrairement aux Françaises, elles ne le cachent pas. Elles se font tailler les sourcils dans des stands ouverts à tous les regards dans les galeries commerciales, elles remplissent leur caddie avec des papillotes sur la tête entre le shampoing et le brushing, elles circulent en tenue de sport avant et après avoir été courir sur un tapis. Au début, je leur jetais un regard réprobateur en jugeant leur manque de pudeur. À la fin, j’admirais leur liberté et surtout leur honnêteté. Prendre soin de soi prend du temps et ça ne doit pas être un secret. Et surtout, profiter des outils esthétiques disponibles, chirurgie, soin ou maquillage, pour se sentir mieux est une évidence. Face à la chirurgie, les Brésiliennes, comme nous, peuvent avoir des doutes, elles peuvent avoir peur que le résultat soit désastreux, avoir peur de l’opération — après tout ce n’est jamais anodin — elles peuvent également ne pas avoir les moyens financiers, mais elles n’ont jamais peur d’être jugées. Si elles franchissent le pas, c’est sans aucune culpabilité.

Je me souviens d’une interview de Cindy Crawford quand elle était au sommet de sa carrière. Elle parlait d’une fan qui lui avait écrit que son rêve le plus cher était d’un matin se réveiller en étant Cindy Crawford. Et Cindy C. qui répondait : « Oui, moi aussi j’aimerais me réveiller en étant Cindy Crawford » et décrivait ensuite par le menu le temps passé à se préparer pour cet entretien : le coiffeur, le maquilleur, l’éclairagiste, la nutritionniste, le coach sportif, etc. Jane Fonda, autre femme sublime avouait à peu près à la même époque que le secret de sa beauté c’était : « de bons gènes et un très bon chirurgien ! »

Non, ni l’une ni l’autre ne s’était réveillée comme ça, et elles avaient eu l’honnêteté de le dire.

Mais elles étaient bien les seules.

La bonne nouvelle, c’est que les choses changent, et une fois de plus les réseaux sociaux jouent un rôle important dans cette petite (ou grande) révolution. Aujourd’hui, des top influenceuses racontent leurs traitements esthétiques, leurs hésitations, leurs réussites et aussi parfois leurs échecs. Allez voir la vidéo de Camila Coelho qui parle de sa rhinoplastie, les séances, parfois gores, de « micro blending » subies par Gala Gonzalez pour avoir un teint éclatant, la vidéo de Sanaa sur la chirurgie,  notre chère Hélène qui filme ses séances d’injection chez le Docteur Botox, ou qui nous montre comment elle corrige son sourire. Lisez aussi l’interview d’Huda Kattan dans laquelle elle parle totalement décomplexée de ses opérations de remodelage de nez et de poitrine tout en s’étonnant que certaines stars internationales continuent de nier toute intervention et enfin, lisez la réponse de Cristina Cordula, star brésilienne de la télé française, faite à une journaliste du magazine Santé Femme qui s’étonne de son franc-parler concernant les actes esthétiques : « Je suis Brésilienne, ma chérie je viens du pays de la chirurgie esthétique, donc ‘pour’ évidemment ! Je n’ai aucun tabou là-dessus. Il faut juste que ce soit bien fait »

Ces femmes influentes assument et nous libèrent. Le monde de la beauté est un peu moins hypocrite et petit à petit les murs des tabous se fissurent et c’est ça qui compte vraiment : l’honnêteté. »